Auteur : Christian (Page 1 of 6)

Musique à Cabrerets

Atelier collectif de musique, chant et danse

à Cabrerets dans la salle du Foyer rural (au rez-de-chaussée de la mairie) tous les 2èmes et 4èmes jeudis de chaque mois, de 20h00 à 21h30
Vous pourrez  :

  • Pratiquer les danses et musiques trouvées lors de recherches auprès des anciens en Quercy et zones voisines
  • Fabriquer et faire sonner ses instruments, chanter pour faire danser en s’amusant

Tous niveaux et tous âges – Animé par Théophile Cavalhèrs
Une séance de découverte gratuite, puis adhésion au Foyer rural = 10,00 € par an
Organisation : Foyer rural de Cabrerets et association Paroles de Geste
Contact 05 65 31 46 64

Le patrimoine bâti du hameau de Pech Farrat (Gramat) en grand danger

Une société de négoce de matériel agricole a pour projet de s’installer route de Figeac (carrefour RD 840 et chemin desservant Pech Farrat et Saint-Chignes).
En ce lieu, sont regroupés une très belle grange-étable (voir photo), une maison d’habitation, diverses petites constructions rurales, des murets de pierre sèche, des arbres centenaires, le tout constituant de l’avis même de l’Architecte des Bâtiments de France, un ensemble architectural remarquable.
Non classé, cet ensemble ne bénéficie d’aucune protection et les habitants du hameau de Pech Farrat, fiers de leur patrimoine, sont opposés à la démolition.
Ils font appel au bon sens des décideurs pour que les témoignages du passé, très prisés des touristes en recherche d’authenticité, et qui procurent un cadre de vie exceptionnel aux habitants, ne soient pas détruits pour faire place à une construction métallique de plusieurs centaines de mètres carrés.
On peut signer la pétition en cliquant ce lien

4èmes rencontres de l'AMTPQ

Les rencontres départementales organisées pour la quatrième année par l’AMTPQ lient cette année le chant à danser aux rencontres de musiciens et de danseurs, avec comme ambition de lier plus étroitement musiciens et chanteurs à la danse.
La dernière rencontre aura lieu le 30 mai prochain de 15h à 18h à la salle des fêtes de St Michel Loubejou (46) avec au programme :
Musique avec Rémi Geffroy : Pour tout musicien désireux de travailler la musique d’ensemble. Tous instruments acceptés. Le musicien doit être suffisamment autonome avec son instrument. Inscription : remigeffroy@hotmail.fr
Chant avec Lola Calvet : Chants polyphoniques et polyrythmiques librement  inspirés du répertoire de chants traditionnels quercinois, mais pas que! Tous niveaux. Inscription : calvet_lola@hotmail.fr
Danse avec Fabienne Vilate : Répertoire de danses en couple (scottishes et mazurkas), danses collectives (de Gascogne tout particulièrement), rondes chantées, danses du Limousin – les moutons, las teles, sautières. Tous niveaux. Inscription: fabi.vilate@wanadoo.fr
En soirée, bal animé par les musiciens, chanteurs et danseurs de la rencontre, puis les groupes De Que Maï, La bande à Jojo, Lola, Rémi, LéoLuc, et enfin scène ouverte à tous.

Organisé par l’AMTP Quercy  Renseignements : 05 65 38 28 86 ou  amtpq@wanadoo.fr

 

Soscripcion librets de Sèrgi Irondèla

L’association AQUÍ L’ÒC vient d’éditer deux ouvrages bilingues de Serge Hirondelle :
– 1 livret + CD de poèmes « Fachilhièras » au prix de 10 euros.
– Des récits imaginaires « Rencontres extrà-ordinaris » au prix de 10 euros.
Jusqu’au 23 mai, l’association AQUÍ L’ÒC propose à la souscription les deux livrets à 16 euros, frais de port compris, au lieu de 20 euros. Vous pouvez souscrire en envoyant le bulletin en pièce jointe à  AQUÍ L’ÒC  100 passage de Saliège   46400 Saint-Céré  accompagné d’un chèque à l’ordre de AQUÍ L’ÒC.
Samedi 23 mai, à l’occasion de l’intervention de l’auteur lors du Festival ESCAMBIS, à 14 h, place de la République (sous les platanes) à St Céré, les 2 ouvrages seront également vendus au même prix mais aussi dédicacés.
Souscription livrets

Les compères

par Bernard Davidou

La canicule qui a sévi en deux mille trois et qui situa cette année parmi les plus chaudes et sèches du siècle, inquiète à juste titre les météorologistes, écologistes et toutes les personnes dotées d’un peu de bon sens. Ce phénomène est d’autant plus inquiétant que si l’on regarde la distribution des années de canicule et sécheresse dans le siècle écoulé, on s’aperçoit qu’elles sont groupées sur la dernière décade.
Ceci signifie que les choses ne s’arrangent pas.
L’absence d’eau pendant plusieurs mois, au moment ou la végétation en a le plus besoin, risque de changer les paysages. La raréfaction des points d’eau et des herbes à des conséquences dans le monde animal et notamment le gros gibier. Celui-ci a proliféré dans notre département, depuis l’introduction par l’homme des biches et de cochon-sangliers. Ces derniers, plus prolifiques que les sangliers si appréciés par notre ancêtre Obélix, sont à l’origine de dégâts considérables dans les vignes de la vallée et les récoltes, maïs ou céréales, des plateaux calcaires du Quercy blanc. Ne trouvant plus, dans les sous-bois, l’eau indispensable à leur survie, ils se rapprochent des lieux habités.
La chaleur, plus que la sécheresse, influence aussi le comportement des humains qui trouvent toujours, dans la fraîcheur de leur cave, le moyen de remédier à la soif, mais sont incommodés par la canicule quand elle dure trop longtemps comme cette année deux mille trois.
Ils travaillent plus tôt le matin, font la sieste ou restent à l’ombre quand le soleil grille la campagne et au réveil, quand «le Mahomet » commence à décliner, font « quatre heures » avant de reprendre leurs occupations. C’est ainsi que Jean Masset, petit agriculteur de S.. en Quercy, sur le plateau de calcaire blanc entre Castelnau- Montratier et Lhospitalet appelait le soleil, depuis que, sur la fin des années cinquante, il avait dû passer trente mois à faire du « maintien de l’ordre » dans les Aurès en Algérie.
Il en avait rapporté, outre une casquette Bigeard et un treillis qu’il ne sortait que pour l’ouverture de la chasse, une fois par an, pour défier la confrérie des chasseurs, dont il n’était pas, quelques mots ou expressions qu’il imposait à son inséparable ami « Gus ».
Nés la même année peu avant la guerre, la vraie, reconnue, celle de quarante, dans le même village, dans deux fermes qui se ressemblaient par leur superficie et jusque dans la disposition en « L » des bâtiments, ils avaient grandi du catéchisme, la communale, le certificat d’études, les premières filles, au conseil de révision, ensemble, comme des frères. Des frères différents cependant car, Jean était fort et hardi alors que Gus était chétif et timoré. Il semblait que Gus ne pouvait vivre que dans l’ombre de Jean. Cependant, bien que ne le laissant pas paraître, Jean avait besoin de Gus et leur amitié faite de complémentarité et de ressemblance faisait qu’ils étaient un, tout en étant deux : On disait les « Compères » ou bien Jean et Gus et on ne pouvait imager citer l’un sans l’autre.
C’est après cet événement capital, censé représenter l’entrée dans le monde des adultes, que cessa, pour un temps du moins, le parallélisme de leurs vies. Jean fut déclaré « bon pour le service » Gus ne le fut pas. Ceci valut au premier de partir deux mois apprendre le métier de soldat à Castelnaudary, puis finir le reste de son temps en Algérie à « crapahuter » dans le bled, tandis que le second restait à S.. à s’occuper de sa ferme et de celle de son ami dont il aidait les Parents.
Pendant l’absence de son ami, le réformé, qui ne s’appelait pas encore Gus, prit l’habitude d’aller au café, à Castelnau, le samedi soir. Il passait là plusieurs heures en pensant à Jean qui dans ses lettres lui racontait sa vie. Il croyait se rapprocher de lui en buvant la même bière. Sa mère lui ayant dit qu’il avait de la chance, il prenait parfois un billet de loterie et effectivement il gagna le gros lot.
De ce jour il cessa les soirées à Castelnau et décida d’acheter un tracteur. Il aurait pu choisir un Renault, dont le concessionnaire était un copain, ou bien un David Braun qui ont si bonne réputation mais il hésitait constamment regrettant le premier quand il était devant le second et inversement, incapable de choisir seul. Il se décida pour un Massey-Fergusson neuf de quarante-cinq chevaux, sur le conseil de Jean qui voyait chaque jour une machine de cette marque dans la ferme du « pied-noir » qu’il protégeait des rebelles. Comme il ne leur avait rien dit de son gain au jeu, les voisins et les amis furent surpris, parfois jaloux. Le premier compère s’appelant Masset, la logique populaire fit qu’on baptisa le second Fergusson. Avec le temps on finit par l’appeler Gugus puis tout simplement Gus et on oublia l’origine ou l’historique de ce surnom.
Après cet intermède militaire et « française des jeux », Jean retrouva son ascendant sur son copain dès son retour d’Algérie et la vie reprit comme si les « évènements » ne l’avaient pas interrompue. Elle s’écoula simplement, comme hélas bien souvent pour les petits agriculteurs, célibataires par défaut, usés, cassés par le travail, mais heureux et libres comme des seigneurs qui n’ont jamais eu ni toit ni maître dans l’exercice de leur si pénible mais noble métier. La noblesse a changé et ils ne le savent pas. Elle est dorénavant dans l’alignement des melons sous plastic ou dans la féerie des jets d’eau qui prennent leur source dans les lacs collinaires.
chasseEn cet après-midi de septembre deux mille trois, à l’ombre dans la maison de Gus les deux compères faisaient « quatre heures » en attendant le déclin du « Mahomet ». Les volets fermés à cause de la chaleur laissaient passer à travers leurs planches rongées par le mauvais temps et le Pic-Vert, assez de lumière pour éclairer la longue table recouverte d’une toile cirée tachée. Dans la partie la plus sombre et reculée de la pièce, la pendule par son tic-tac régulier assurait la continuité entre présent et passé. Bien des choses avaient changé depuis leurs vingt ans. Les parents étaient décédés leur laissant les bâtiments et les terres mais aussi tous ces petits travaux domestiques qui font la vie d’ une maison et qui sont souvent encore le domaine réservé et quotidien des femmes.
Restés célibataire, de renoncement en négligence, leurs maisons respectives étaient mal tenues et sales. Sur la table, à même la toile cirée, calée par deux pierres, un tonneau de vin évitait la fatigue des escaliers de la cave après la journée courbé dans les champs sous le soleil. Le jambon plié dans son drap douteux était lui aussi en permanence sur la table, à portée du grand couteau qui ne voyait pas souvent l’évier. Au plafond pendait un attrape-mouches indispensable à cause de la proximité de la grange dont les bêtes remuaient leurs chaînes en chassant les mouches dans de grands mouvements circulaires de cornes.
Pourtant certains agriculteurs dans les vallées du Lendou ou de la Barguelonne avaient suivi le progrès. Ils produisaient des melons ou des semences ce qui leur assurait de meilleurs revenus et leur avait permis d’accroître leur surface agricole utile.
Chez l’un comme chez l’autre de nos Compères, la vie semblait s’être arrêtée après le départ des Parents et se dégradait doucement depuis. Heureusement leur amitié était intacte et, ayant renoncé à pratiquement tout le reste, elle leur était devenue indispensable. Ils s’en nourrissaient chaque jour sans se soucier des voisins, qui les voyaient sombrer dans la marginalité sans trop chercher, à de rares exemptions prés, à leur tendre la main. Avant leur retraite, le maire avait obtenu un petit secours qu’ils refusèrent vexés d’être traités comme des indigents. Après la liquidation de celle-ci ils connurent une aisance dont ils ne soupçonnaient pas qu’elle put exister. Ils s’autorisèrent un voyage au Pas-de-la-Case en autocar, départ le matin retour le soir, paëlla comprise. Comprenant leur participation à cette sortie en commun comme le désir de rejoindre la communauté, le club du troisième age de la commune de S… leur proposa d’adhérer. Ils répondirent la même chose avec presque les mêmes mots, sans s’être concertés : « J’adhérerai à votre club quand je serai vieux. »
Pendant leur collation de « quatre heures » la conversation avait abordé encore une fois leurs deux sujets de prédilection qu’étaient, dans l’ordre, les Anglais et les dégâts causés par le gros gibier.
Les vieilles maisons paysannes sont depuis quelques années devenues à la mode et souvent rachetées par des sujets fortunés de sa gracieuse Majesté. Ainsi leurs fermes étaient cernées par un ballet incessant de voitures immatriculées GB. Ceci irritait Jean qui voyait dans cette invasion pacifique, la fin du pays qu’il l’aimait « tel qu’ il était avant ».
Après leur solide casse-croûte fait de soupe, chabrot, d’un reste de poulet froid et de jambon, le tout bien arrosé de rouge et ratafia, Jean s’avança sous le bolet de la terrasse et d’un regard circulaire reprit possession de son causse. Dans la grange la « Marquise », une blonde d’aquitaine fraîchement délivrée d’un veau qui faisait l’orgueil de Gus meuglait de façon pathétique en tirant sur sa chaîne. « Elle a soif elle aussi » dit-il en ajustant son béret. Le soir tombait et la fournaise se calmait comme à regret. Dans la lumière déclinante mais encore agressive, Jean aperçut une tache sombre au fond du champ de maïs, du côté de la maison de l’un de ses voisins anglais. Il jura et rattrapa Gus qui se dirigeait vers sa grange ou Marquise meuglait toujours.
– « Pas le temps dit-il, on verra après, allons chercher ton fusil : les sangliers dévastent le maïs. »
De retour dans la pénombre de la pièce, il débarrassa un coin de toile cirée qu’il essuya d’un revers de main et disposant la bouteille pour simuler le noyer, le couteau pour la haie d’aubépine et le verre pour la bête il expliqua à son soldat comment progresser vers l’objectif sans se faire voir, , … comme en Algérie. Puis décrochant le « manufrance » du grand père il introduisit deux chevrotines et tendit l’arme à Gus. Comme ils atteignaient le bas de l’escalier, le téléphone sonna :
– « Laisse tomber dit-il, il rappellera. »
Gus progressait le long de la haie tandis que Jean par une manœuvre tournante se disposait à rabattre le sanglier sur lui.
– « Gus, tu le vois ? »
– « Oui, je le tirerai quand je serai à hauteur du noyer. »
Jean se rapprocha de la bête dont il commençait à bien cerner les contours. Il le trouva très gros et s’en réjouit. Soudain son visage, illuminé par la boisson, se figea. Il fit quelques pas de plus et agitant ses grands bras comme les ailes du moulin de Boisse, en courant vers elle il cria plusieurs fois :
– « Halte feu, Halte au feu, … Milladiou, … C’est le bedel de la Marquise .»
Attaché à la haie par ce qui restait de la corde de cisal effilochée, mouillé comme un canard, ils trouvèrent le fugitif avec qui ils rentrèrent penauds et silencieux à la ferme.
Quand ils furent à nouveau attablés devant un verre de ratafia pour se remettre de leurs émotions, le téléphone sonna à nouveau. Gus se leva et décrocha. Il reconnut la voix de son voisin l’anglais :
– « Hello Monsieur Gus, votre viô, il est tombèè dans ma piscine. Je vous ai accroché à l’arbre, fond du champ. »
Il bredouilla un merci et raccrocha.
Dehors l’air devenait enfin respirable et les bêtes dans la grange appelaient pour les soins du soir.

Bernard DAVIDOU Juin 2004

Le voyage

par Philippe Desjeux
Extrait ...

Il avait été prévu de quitter le Val de Loire pour rejoindre le Quercy et de passer quelques jours dans la propriété dont Flavien avait hérité des ses parents dans le Lot.
Après Brive et Martel, après le passage de la Dordogne à Montvalent la route remonte sur le causse de Rocamadour, traversant des étendues caillouteuses, plus ou moins désertiques, parsemées de loin en loin de bouquets de genévriers autour desquels poussent seulement quelques herbes rares. Et puis, tout d’un seul coup, en arrivant à Alvignac, le paysage change. On quitte le causse pour rentrer dans la Limargue, cette bande de terre fertile et verte, qui s’étend au nord, de Rocamadour à Saint Céré, en passant par Padirac. La coupure d’avec le causse est très brusque, mais, néanmoins, les habitudes de vie, de l’un ou l’autre coté, ne diffèrent guère. Le sentiment d’appartenance à une région bien déterminée ne touche pas les autochtones. Pourtant les familles ne sont pas dispersées. Elles vivent depuis toujours dans les mêmes lieux, sur les mêmes terres, enracinées.
En fin d’après midi, après avoir traversé cette bande de terre fertile, ils arrivèrent de nouveau dans le causse, de l’autre coté de Gramat, à Lunegarde. C’est là que Flavien avait sa propriété, un manoir du XVIII ème siècle, carré, trapu, avec une cour intérieure marquée en son milieu par un puits à qui l’on avait gardé son caractère un peu vieillot.
La maison, couverte de lierre, dans le style des maisons quercynoises, au toit de tuiles vieillies, était flanquée à l’ouest d’une tour carrée, qui, sans doute jadis avait servi de pigeonnier, mais où une vaste chambre confortable avait été aménagée. La vue par les fenêtres qui donnaient sur le causse portait au loin jusqu’à la braunhie, cette forêt de petits chênes rabougris, dans laquelle les promeneurs non initiés pouvaient se perdre.
Cette maison, le manoir de Tartadelle, avait été la propriété des parents de Flavien après la guerre de 1914. Son père l’avait restaurée avec soins ; sa position en dehors du village de Lunegarde l’avait séduit. Isolée, sans maisons voisines que l’on pouvait voir, elle était entourée d’une trentaine d’hectares de cailloux et de landes, où seule, sur une petite colline, avait été plantée une vigne rabougrie, qui à l’époque de son acquisition donnait un mauvais vin, proche d’une amère piquette. Depuis, le travail, le savoir-faire de son père, lui avait permis en quelques années de produire un vin très buvable. La rentabilité qui couvrait les frais de cette propriété était assurée par un troupeau de moutons aux yeux noirs qui font la renommée des moutons du Quercy.
Flavien était né dans cette maison et gardait pour elle une très grande tendresse. Il y avait passé naturellement sa plus petite enfance, un peu en sauvageon courant dans les bois, libre de toutes contraintes, autres que d’être à la maison aux heures des repas, signalées un quart d’heure avant par une sonnerie de la cloche qui avait toujours eu un son particulier dû au fait qu’elle avait été fêlée un jour par le gel d’un hiver rigoureux. Et puis un second appel signalait qu’il fallait se mettre à table, les mains propres.
– Mon père, dit Flavien, avait sa place au milieu de la table, en face de la grande cheminée, au-dessus de laquelle, semblant comme vous narguer, était accrochée la tête d’un énorme sanglier aux défenses inquiétantes. Cette salle à manger a gardé le décor que j’ai toujours connu. Je n’ai rien changé, en partie pour conserver la tradition, en partie parce qu’elle me plait telle qu’elle est. Sur un corbeau de pierre est placée une statue ancienne d’une sainte dont la tradition disait qu’il s’agissait de Jeanne d’Arc, et sur lequel mon père avait fait graver la devise  » Ne t’hesbahit pas, mais prend tout en gré, Dieu t’aidera  »
Flavien avait fait préparer les chambres. Lui retrouvait la sienne en haut de la tour dont les fenêtres donnaient au sud et à l’ouest, d’où il avait une vue étendue sur la campagne et d’où, par temps clair, il pouvait voir jusqu’au château de Rocamadour. Pour Prisca il avait choisi la chambre que sa grand’mère avait occupée à la fin de sa vie. Mais il n’avait pas voulu la séparer de Tiphaine à qui il avait donné la chambre contiguë que ses sœurs avaient choisie au cours de leurs présences à Tartadelle …
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Le fantôme de Belcastel

A Roland et Marie-Pierre BAUDEL, en espérant que ceci les amusera et ne les empêchera pas de bien dormir dans leur belle maison de Belcastel bâtie sur l’emplacement du château, et peut-être du souterrain ...

Je suis né en 1170, dans le château que mes ancêtres avaient bâti sur le bord du causse de Cézac, au milieu de cette vallée qui tire son nom du lin qui y était cultivé et dont la générosité et le débit des sources comme la Canal, en permettaient l’industrie.
Notre vallée du lendou est magnifique, bien plus belle que sa riche et prétentieuse voisine de la barguelonne. Le matin le soleil l’envahit progressivement depuis Lhospitalet jusqu’à Lascabannes.
Il réveille dans sa progression toutes les bâtisses accrochées à ses flancs, Rigambert, Cabazac, La Tauche, Auzonne, Prat Mégiés, Trélafont, l’église de Cézac et enfin Belcastel, m’autorisant ainsi chaque matin, depuis plus de huit siècles que dure la malédiction qui a fait de moi un fantôme, à regagner le souterrain pour me reposer parmi les « tataragnes (1) » et les « mirguettes (2) » qui l’habitent.
Le soir, il assombrit Lascabanes, caresse Marot puis Clément qui lui fait face, s’attarde un peu plus longuement sur la façade est-ouest de Bonnac et éteint les hauteurs de Belcastel, me contraignant ainsi à une nouvelle nuit d’errance parmi les genièvriers les chênes et les « pétarelles (3) » de notre quercy blanc.
Vous n’ avez jamais vu mon suaire transparent ni senti le courant d’air glaçial qui m’accompagne car je ne veux pas effrayer le voyageur nocturne ou les enfants, mais dans la pluie ou le vent, les « ratopenados (4) » ou les « goupils (5) ) s’enfuient à mon approche.
Notre château a disparu, mais le souvenir de sa beauté se perpétue dans le nom actuel du lieu-dit de « Belcastel ».
Ma jeunesse, comme celle de ceux de ma condition, était insouciante et oisive, faite de courses folles à cheval sur le causse ou dans la vallée, de fêtes et de bals ou d’intrigues et rivalités entre les petits seigneurs du voisinage.
Rien ne me prédisposait au malheur avant ce jour où je rencontrai celle qui m’était destinée et que je n’aurais jamais dû quitter.
Rien ne me prédisposait non plus au bonheur qui en fût l’origine et que je n’avais peut-être pas mérité puisque je l’ai perdue.
Aussi longtemps que durera la malédiction qui me frappe, chaque nuit je serai condamné à errer dans ces bois et ces landes, dans le vent le froid ou la pluie, et je me souviendrai avec une émotion immense qui m’amène encore, huit siècles plus tard, au bord des larmes, de ce jour de printemps de notre première rencontre.
Le soir embaumait des parfums des fruitiers en fleurs. Je m’étais enivré de vitesse et mes compagnons, que j’avais distancés, avaient abandonné la course pour laisser souffler leur cheval, me laissant seul dans l’une des nombreuses combes qui, des deux côtés de la vallée, se terminent par une source qui grignote le calcaire du causse qui la surplombe. Je ne me souviens plus du nom de celle où je me trouvais, combe grande, de miquel ou leylou, qu’importe, seul m’est resté le souvenir de la fille qui devait occuper mes pensées et devenir ma seule raison d’être durant tout l’été qui a suivi.
Au premier regard, tout autre que moi aurait reconnu un des nombreux pèlerins de Saint Jacques qui, avec leur gourde, coquille et bâton traversent notre vallée pour reprendre leur route sur le causse de Boisse vers le sud et aurait passé son chemin après lui avoir donné une obole et fait le signe de la croix. Je ne vis que son visage et ses grands yeux mais le sort qu’ils me lancèrent fût tellement puissant qu’il opère encore. Pendant les six mois que dura ce printemps, plus rien ne compta, je perdis mes amis dont les courses vaines ou la conversation ne m’intéressaient plus, je ne vis mes parents qu’à l’occasion des repas irréguliers que la nécessité de mon âge et mon tempérament me contraignaient à prendre.
Je me désaltérais à la source de la combe où ma dame avait élu domicile et je dormais le plus souvent sous le couvert des grands chênes qui lui servaient de toit. Notre bonheur fût immense mais aveugle car, au cours de cet été 1189, l’histoire continuait sa marche.
Après la prise de Jérusalem deux ans auparavant par Saladin, le pape avait ordonné à notre roi et deux autres de la chrétienté de mener la troisième croisade (Philippe Auguste, Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion) pour libérer les lieux saints, secourir l’orient chrétien contre l’envahisseur infidèle.
La guerre était la seule raison d’être de tous les jeunes de ma caste et la foi notre étendard.
Nous en parlions tous les jours, enfants nous y jouions, adolescents nous nous entraînions en rêvant de batailles, d’honneurs et de butin.
Notre éducation, notre conditionnement familial et social quotidien faisaient des jeunes nobles désargentés dont j’étais des martyrs en puissance pour qui mourir pour les lieux saints ou convertir des sarrasins au fil de l’épée avaient valeur de rédemption.
L’été était hélas fini mais je ne le savais pas encore. Dans l’enthousiasme de mes dix-neuf ans, avec mes compagnons, je décidai de me croiser et partir défendre le peuple de Dieu.
Mon Père, comme ses pairs du voisinage, s’endetta pour m’équiper et accepta de recevoir au château et veiller sur ma dulcinée jusqu’à mon retour. Après bien des pleurs et des serments, je partis pour l’Orient un matin de septembre me joindre à Godefroi de Bouillon.
Ma Mère m’embrassa, mon Père me bénit en me recommandant de faire honneur à notre lignée. Je vis la guerre et les Sarrasins, je fus au siège d’Acre en 1191 et nous prîmes la ville. Nous égorgeâmes beaucoup d’infidèles, des grands, des petits, des gras, des maigres, des courageux qui nous insultaient et se défendaient jusqu’à leur dernier souffle, des lâches qui nous suppliaient de les épargner en faisant le signe de la croix du Christ ou nous promettaient de l’argent ou des femmes.
Je ne fus ni plus ni moins cruel que mes compagnons, j’étais un soldat sûr de la justesse de notre cause : Tuer un infidèle ne pouvait que plaire à Dieu puisque le pape l’avait ordonné. Les sarrasins étaient aussi valeureux et cruels au combat que nous et leur mépris de la mort me fascinait: Comment peut-on être aussi fanatique alors qu’on est dans l’erreur ? Peu après, trahi par un guide sarrasin félon, je fus gravement blessé dans une embuscade et fait prisonnier. Laissé pour mort par mes geôliers avant qu’ils ne m’achèvent comme tous mes compagnons d’infortune, je dus de survivre quelques temps à la pitié d’une femme qui pansa sommairement mes plaies et me fit boire.
C’était une pauvre vieille qui vivait à l’écart des autres infidèles. Tout en la méprisant ils semblaient lui reconnaître certains pouvoirs et la redouter. Elle me faisait penser à ces folles qui existent dans nos villages et sont capable de guérir une brûlure en soufflant dessus ou voir l’avenir dans le vol d’un oiseau ou les lignes de la main.
Les soins, qu’elle me prodiguait sans répondre aux questions que j’essayais de lui poser avec les quelques mots que j’avais acquis de sa langue, me prolongèrent la vie de quelques jours et ses potions m’évitèrent de trop souffrir.
Un jour enfin elle parla: « Pourquoi as-tu quitté ta vallée et ta femme pour venir porter le malheur et le feu dans mon pays, Chrétien ? Sais-tu que tu as un fils qui commence à marcher? ». Après avoir réalisé pleinement le bonheur de savoir que j’étais père, j’essayais de répondre avec difficulté.
Malgré mes efforts pour lui expliquer notre religion et ma mission sacrée, elle ne dit plus rien ce jour-là et continua à laver mes plaies en silence.
Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle répondit « Chrétien, ton Dieu et le mien ne font qu’un. Il condamne la guerre et la cruauté. Les hommes se servent de la religion pour assouvir leur passion du pouvoir ou de l’argent. Comprends-tu cela Chrétien ? Ton pape à Rome est aussi mauvais que nos molhas ».
De jour en jour, malgré les soins de la vieille femme, je m’affaiblissais et ses onguents étaient impuissants à enrayer la mauvaise odeur que dégageaient mes plaies. Je sus que je ne reverrai plus le lendou ni Belcastel ni ma femme ni mon fils dans ce monde. Je me consolais cependant en pensant les retrouver dans le royaume de Dieu.
Quelques jours plus tard, un petit groupe d’infidèles vint dans la maison de la vieille femme. Après quelques chuchotements, il se fit un grand silence puis j’entendis la pauvre femme hurler d’un cri atroce et prolongé. M’étant approché pour lui porter secours, je vis, allongé sur le sol de la pièce, le corps d’un garçon de quinze ans environ. L’enfant était beau et son visage apaisé par la mort aurait pu donner l’impression de sourire, si l’on avait caché la large plaie sanglante du flanc gauche.
Je compris que les sarrasins venaient de lui apporter le corps de son fils, qui avait été victime de mes compagnons. A travers ses larmes, elle me vit et, le visage déformé par la douleur et la haine, elle me maudit : « Tu vas mourir, Chrétien, tu le sais comme moi, tes os resteront dans notre terre à jamais. Ton âme reviendra dans ta vallée mais sera condamnée à errer toutes les nuits tant que les chrétiens et les musulmans n’auront pas fait la paix ».
Depuis cette époque, et pour longtemps encore, si j’en juge par l’actualité, la malédiction de la vieille femme m’empêche de trouver le repos auprès des miens. Je continue cependant à espérer en Dieu car elle m’a appris que l’amour la tolérance et le pardon peuvent exister entre tous les hommes sur cette terre.

(1) tataragne = araignée en occitan. Le jus de tataragne pilée avec de la bave de « gropial » (crapaud), rentrait dans la fabrication de nombreux remèdes.
(2) mirguette = rat des champs, en occitan, qui habite les infractuosités, et donc les souterrains.
(3) pétarelles = genêts en occitan. A ne pas confondre avec les pimporelles, petites fleurs qui ne se montrent qu’aux amoureux, d’où l’expression de l’époque « aller aux pimporelles » qui peut être traduite par « aller aux fraises » en français contemporain.
(4) goupil = ancien nom commun du renard en vieux français.
(5) ratopenados = chauve-souris en occitan.
Bernard DAVIDOU Octobre 2001

 

La traite du soir

par Bernard Davidou

Les  » vacanciers  » de la maison voisine étaient arrivés depuis deux jours déjà et ils ne s’étaient pas encore rencontrés.
Côté estivants, les premières journées avaient été consacrées à décompresser et prendre possession de cette grande maison ancienne, louée meublée au vu des photos qui insistaient sur le  » barbecue  » et la salle de bain, mais ne disait rien du charme du  » bolet  » et de l’escalier avec ses grandes marches de pierre à l’ombre de la treille.
Côté autochtone ou agriculteurs de la ferme la plus proche, ces jours de juillet étaient occupés par les moissons et les foins que l’on rentre sous la menace des orages et qui, avec les soins aux bêtes deux fois par jour, font les jambes lourdes et les reins douloureux quand la famille se réunit le soir, tard, pour le dernier repas.
La conversation s’établit gauchement le troisième jour quand l’estivant prit le prétexte de s’enquérir du point de ravitaillement le plus proche. Par la suite il prit l’habitude de se fournir en produits frais auprès de ses voisins à qui il rendait visite à l’étable, au moment de la traite manuelle du soir. De jour en jour, ce contact avec l’étable, les bêtes, lui procurait de plus en plus de plaisir.
Il découvrait les vaches qui, dans un impressionnant mouvement de cornes, arrachaient le foin du râtelier fixé au mur, sous la trappe par laquelle l’agriculteur l’avait fait tomber de l’étage supérieur.
Il caressait les veaux qui tirant sur leur chaîne, appelaient leur mère dans l’attente impatiente de la tétée. Un soir il s’amusa du va et viens des hirondelles qui nichaient contre une poutre du plafond, parmi les toiles d’araignées, et il observa un moment leur manège. Il s’enivrait de l’odeur forte et chaude de la grange et lorsqu’il rentrait au gîte rural, sa femme exigeait qu’il se douche avant de passer à table.
C’est ainsi que l’employé parisien vanta les avantages de la vie au grand air, libre et responsable, proche de la nature. Il l’opposa au travail  » en miettes  » qu’il subissait dans l’enfer bruyant de la capitale.
Par pudeur il s’abstint d’évoquer la menace de restructuration dont son service était l’objet. Il s’enquit, avec tact, du prix du bétail, des céréales et des rapports que les terres pouvaient donner. Il laissait un long silence entre chaque question et son interlocuteur lui était reconnaissant de marquer ainsi l’importance et le respect que l’on doit à l’argent qui est si dur à gagner.
Plusieurs fois, l’homme de la terre voulut répondre et parler des commodités de la ville, de la certitude du salaire en fin de mois, des aléas de l’agriculture et de l’élevage, de l’augmentation du prix du carburant , bref de la régression constante du revenu agricole … mais son manque d’assurance dans les longues phrases et la surveillance des bêtes l’empêchaient de s’exprimer autrement que par des monosyllabes.
Désormais la rencontre des deux hommes, en fin de journée, dans l’étable, était devenue une habitude quotidienne. Ils avaient plaisir à se retrouver comme s’ils étaient amis depuis toujours. De jour en jour, la conversation de l’estivant se fit de plus en plus libre. Un soir il développa son rêve de retour à la terre, ses projets : des animaux, une petite maison avec une grande cheminée, un jardin, une chèvre, un âne …
L’agriculteur sourit et acquiesça par politesse. Il songea avec nostalgie à l’affiche sur le mur de la mairie, qui, lorsqu’il avait vingt ans, avait failli changer le cours de sa vie parce qu’elle vantait les avantages d’une carrière dans la gendarmerie …
Après avoir visité tout ce qui était répertorié dans le dépliant du syndicat d’initiative, vint le jour du retour vers la capitale.
Les deux amis trinquèrent aux vacances finies avec du ratafia, produit naturel par sa fabrication, dont une bouteille servit de cadeau souvenir.
On se dit au revoir après avoir échangé adresse et numéros de téléphone, au cas où l’agriculteur trouverait enfin cet automne le temps de faire la visite au salon de l’agriculture dont il avait envie depuis longtemps.
Lorsque la voiture eut disparu au bout du village, il regarda successivement les deux maisons fermées et celle de son voisin célibataire qui, avec la sienne, constituaient le hameau où il avait toujours vécu. Il se dit qu’il avait eu une belle vie. Il souhaita que, lorsqu’il ne serait plus là, quelqu’un vienne, une fois par an habiter sa maison.

Bernard DAVIDOU octobre 1987

La cazelle

par Bernard Davidou

Des amis de Calamane m’ont offert récemment un très beau livre sur ces bâtisses de pierres sèches que l’on rencontre partout dans nos campagnes, dont on admire la sobriété des lignes en leur harmonie avec la nature qui les entoure. Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir et dans tous les sens. Je l’ai rangé dans ma bibliothèque et le reprendrai avec le même plaisir. Cette lecture m’a rappelé une très vieille histoire que ma Mère me racontait parmi tant d’autres quand j’étais petit.
François vivait au bourg dans ces temps lointains oû l’homme n’avait pas encore inventé ce que l’on désigne par « le progrès ». Il avait passé l’âge des amours et sans être très vieux, désespérait ses parents par son célibat. A vingt ans François avait été un beau jeune homme, intelligent travailleur et sobre, mais un affreux bégaiement l’empêchait de dire, dans le bon ordre, aux filles du village les mots qu’elles aiment et il était resté seul.
Il s’accommodait très bien de ceci, partageant son temps entre sa terre et son étable. La première consistait essentiellement en une parcelle caillouteuse sur l’une des collines qui dominent le village. Sur une partie il avait planté une vigne et produisait dans ce qui restait les légumes et céréales nécessaires à la vie de sa maison.
Dans l’étable vivait son âne qui était son compagnon de travail et de solitude. Dans le village il avait de nombreux amis avec lesquels il se réunissait autour d’un bon repas chez l’un ou l’autre. Il y avait Patrice le jardinier capable de réussir à greffer un chêne truffier sur une canne à pèche, dont la femme venait du sud.
Patrick qui fabriquait des bougies et réparait les calhels et dont la femme était lisseuse de draps.
Jean, dont le second prénom était Paul, le bailli de la paroisse, et sa femme qui devait sa guérison d’une longue maladie autant aux bons soins de la médecine de l’époque qu’à ceux de son mari,
Bernard l’écrivain qui ennuyait tout le monde, parce qu’il avait appris un peu de latin, avec des histoires qui dataient d’on ne savait plus quand et sa femme Francine, une sainte, qui faisait le cochon ou le canard selon la saison, mieux que personne dans la contrée.
Il y avait enfin Daniel et Marie deux gentils étrangers immigrés qui avaient trouvé le village agréable et s’y étaient arrêtés en achetant une maison. Les années se succédaient sans que François éprouve le besoin de changer quoi que ce soit.
Elles ne se ressemblaient qu’en apparence seulement. François était économe et après chaque récolte vendue, il ajoutait quelques louis d’or dans la « toupine » qu’il cachait dans sa cave. Sans connaître l’importance de son trésor, ses voisins et amis se doutaient de l’existence du magot, mais il fallait bien une compensation à l’infirmité qui était cause du célibat et François avec ses difficultés à finir ses phrases faisait rire … alors on lui pardonnait d’être un peu avare.
Il en était une cependant que le trésor ne laissait pas indifférente et qui, bien que plus jeune, était prête à tout pour profiter des louis de François. La Jeanne était une belle fille, revenue récemment d’un voyage qu’elle avait entrepris en suivant un cheminot de passage à Calamane l’hiver précédent. François n’aurait jamais osé songer à elle si la coquine ne l’avait enjôlé à force de services rendus à repriser des chaussettes ou tricoter des bonnets et des sourires à faire perdre son salut au plus vertueux des moines. Bref après six mois de siège de la belle, François se trouva contraint mais pas mécontent de « réparer » et se marier au plus vite.
Il y eut la fête, puis le repas et le bal dans la cour. Tous les amis étaient là, partagés entre le bonheur et l’inquiétude concernant l’avenir. Comme le veut la tradition lorsqu’un homme d’âge avancé marie une jeunesse, les garçons de l’âge de la mariée organisèrent un grand « charivari » et François mit un tonneau de ratafia en perce ce qui satisfit tout le monde dès les premières tournées.
La vie reprit à Calamane. Les ambitions en même temps que le caractère volage de la belle se confirmèrent et la mésentente s’installa très vite car François amoureux mais sensé ne voulut jamais dire où était son trésor qu’il continuait d’alimenter à chaque récolte.
Lassé du comportement de sa femme et bien qu’il en ait eu un fils, François passait de plus en plus de temps dans sa vigne, travaillant sans cesse à remonter la terre ou entasser les pierres sur le « cayrou » qui grossissait en limite de parcelle.
Un jour sur les conseils de ses amis, il décida de s’y établir et entreprit pour cela de construire une caselle. Il la situa dans la partie la plus haute de son champ, la porte orientée à l’est. Large de vingt pieds de diamètre sur douze de haut, toute en pierres sèches parfaitement jointives avec sa cheminée centrale elle suscitait l’admiration de tous et la compassion pour ses malheurs : « Voilà la gariotte de ce pauvre François » disait-on en passant dans le chemin du Mas Delleu.
On ajoutait souvent « heureusement qu’il a mis la porte du côté où le vent ne donne pas, sinon il n’aurait pas pu sortir par grand vent !». Ses deux seules joies étaient son fils qui venait le voir travailler et son magot qu’il avait caché dans le tas de pierres à côté de la porte.
Les années passèrent ainsi, François et la Jeanne chacun de leur côté jusqu’au jour oû, pris d’un malaise, François fut rapporté mourant dans sa maison du bourg. Jeanne le soigna comme elle put et lui demanda à nouveau où étaient les louis. Dans l’intérêt de son fils et sentant sa fin prochaine, paralysé partiellement, le malheureux bègue, avec ce qui lui restait de forces essaya d’articuler « O..oun !, .. O ..oun ! » en désignant du menton la cheminée qui lui faisait face et au-delà des murs, la colline sur laquelle se trouvait la cazelle. Mais la Jeanne ne comprit jamais et eut beau fouiller dans l’âtre sur le manteau et sous toutes les pierres branlantes qu’elle comportait, elle ne trouva rien.
Depuis quelques années, des maisons neuves sortent de terre en quelques jours sur notre commune, comme sur ses voisines proches de Cahors. Je repense à certains de nos anciens qui, au soir de leur vie me disaient : «mon pauvre garçon, dans vingt ans il n’y aura plus personne, je ne le verrai pas mais toi, hélas, tu verras tout en ruine et désert ».
Ils se sont bien trompés et je m’en réjouis. Par contre quand le descendant de François a voulu vendre à un candidat à la construction, la parcelle sur laquelle était la caselle éboulée, il a, au préalable, enlevé lui-même le cayrou avec un bulldozer.
Ceci semble prouver que ma Mère n’était pas la seule à connaître cette histoire.

Bernard DAVIDOU mars 2002

Une enfance Caillacoise

(La double citoyenneté)

 
Nos parents se marièrent en mille neuf cent quarante deux et se séparèrent douze ans plus tard. La mésentente régnait depuis longtemps déjà et les querelles continuèrent longtemps après, sous des formes différentes telles que lettres, commandements, etc …
Notre Père, blessé en Belgique le fût une seconde fois dans la poche de Dunkerque d’où il fût l’un des derniers évacués avant l’arrivée des allemands. Ancien combattant pensionné de guerre, il fût nommé en cinquante quatre  » receveur buraliste  » à Caillac. Il avait obtenu après un concours cet  » emploi réservé  » qui, du paysan qu’il était avant, le transformait en commerçant contractuel de l’administration, chargé de vendre les produits du monopole de la SEITA et d’établir les titres de transport, les états des stocks de vins et alcools dans ce village. Il l’avait choisi alors qu’il aurait pu prendre le poste de Moncuq, plus important et mieux payé. Son choix avait deux raisons. Il restait proche de Calamane oû résidait notre Mère et nous pouvions ainsi aller de l’un à l’autre facilement à vélo. Enfin il comptait sur le temps libre que lui laisseraient des responsabilités moins importantes, pour continuer à mener une activité agricole dans cette vallée alluvionnaire plus riche que le causse.
Ma sœur et moi n’avions plus  » des parents  » comme les autres enfants de notre age mais un Père et une Mère, qui essayèrent chacun de son côté de recréer un nid dans lequel ils nous accueillaient, à tour de rôle, avec tout l’amour et la sécurité d’un foyer uni. Nous étions chanceux et nous eûmes deux fois plus que les autres. Nous eûmes aussi la double citoyenneté Caillacoise et Calamanaise et l’occasion de nous faire des copains que nous retrouvions lors des vacances scolaires.
Il y avait les petites vacances que constituaient toussaint, noël et paques. Elles étaient si courtes qu’elles ne nous laissaient que le temps de souffler et se refaire des forces avant d’attaquer le prochain trimestre.
Le mois de juillet nous ramenait de nos pensionnats cadurciens, toulousains ou figeacois et nous avions hâte de nous revoir. Nous nous rassemblions au bord du lot pour la baignade et nous décidions de l’endroit ou nous installerions, sur la berge droite de la rivière, un plongeoir qui deviendrait l’œuvre de l’été et notre bien commun. Lorsque ce choix était fait, nous nous répartissions les tâches et tout naturellement Guy prenait la direction des opérations :
– Bernard tu apporteras le marteau et les pointes.
– Dédé tu nous trouveras une scie et des pinces,
– Christian … René …Jacky …
Plusieurs fois, notre travail fut interrompu par l’arrivée courroucée de mon Père ou un autre, qui, après une sieste plus courte que prévu, cherchait son outil pour continuer son bricolage, à l’ombre de sa grange.
Nous trouvions quelques planches réformées, un peu de fil de fer et une semaine plus tard, en quelques après-midi, le travail était presque terminé, jamais totalement fini, du moins pouvions nous utiliser le plongeoir qui avançait sur la rivière à un endroit ou la profondeur de l’eau permettait nos prouesses acrobatiques !
En fait d’exploits je parle surtout des autres. J’avais appris à nager tardivement avec mon Père qui par sécurité m’attachait à la cheville avec les  » rennes  » du mulet pour me permettre de m’exercer à la cale. Encore une fois, Guy était le meilleur et ses plongeons laissaient les filles les yeux ronds et rêveurs… Comme dans toutes les bandes de jeunes il y avait des filles autochtones et d’autres, exogènes, à l’accent pointu. On les appelait  » les vacancières  » ou  » les Parisiennes  » avant de connaître leur prénom. Il y avait deux catégories de vacancières qui par trois vagues successives, juillet, août et septembre, habitaient notre village.
Les  » vacancières de chez NADAL « , résidaient avec leurs parents en pension chez Fernand et Sylvaine qui tenaient l’hôtel restaurant qui existe toujours. Je me souviens de la surprise de Sylvaine la première fois qu’en début de mois elle servit l’apéritif à quelques jeunes de la commune dont l’objectif n’était pas éthylique mais de voir les nouvelles arrivées… Il y avait enfin les vacancières logées chez l’habitant qui, aidé par des primes conséquentes, avait restauré un appartement indépendant dans sa maison (comme mon Père) ou une bâtisse inoccupée. Les papas de ces demoiselles allaient à la pèche toute la journée. Les mamans tricotaient ou papotaient à l’ombre devant la fontaine sous la garde attentionnée de Sylvaine, et, souvent les filles rejoignaient notre bande ou des amourettes ne tardaient pas à éclore.
Mon Père, était une force de la nature. Sanguin, torse nu tout l’été, toujours souriant et actif, il a gardé plus de vingt ans un mulet avec lequel il travaillait quelques lopins de terre et sa vigne. Il vendait du vin, des fraises, des haricots et d’autres légumes. Il engraissait parfois quelques animaux, pour un petit bénéfice et le fumier nécessaire à ses cultures. Pour eux il allait faucher  » ses prés longs « . Il appelait ainsi les banquettes des routes qu’il rasait de très prés avec sa grande faux qu’il m’a appris à piquer et utiliser. Une année, il conclut avec Fernand NADAL un contrat qui lui permettait de récupérer, chaque jour, les restes du restaurant avec lesquels il élevait trois ou quatre porcs dont il partageait le bénéfice avec ce dernier. Chaque soir nous allions récupérer les fonds de plats ou assiettes que les clients avaient dédaignés ou pas pu achever (le restaurant avait très bonne réputation) et que les serveurs vidaient dans une grande poubelle.
Les affaires marchaient très bien et je revois encore mon Père fier de ses bêtes et de leurs progrès, leur parlant comme à des enfants, à qui il autorisait tous les soirs une récréation dans la cour fermée de sa maison. Un matin cependant les porcs refusèrent de se lever et avaient perdu cet appétit qui faisait la joie de leur maître. Nous eûmes peur d’une épidémie foudroyante et étions prêts à demander le secours du vétérinaire lorsque, fouillant avec un bâton dans la poubelle à nourriture, mon Père trouva tous les babas au rhum que Sylvaine avait préparés le jour précédent pour un groupe de clients qui s’était décommandé au dernier moment. Après avoir bien ri de les voir dans cet état, nous laissâmes nos porcs jeûner et attendre le changement de menu. Avec les revenus de ses diverses activités, prenant prétexte de ma réussite au bac, il m’acheta une barque neuve.
A cette époque, le Lot était poissonneux. L’été les vacanciers avaient chacun leur  » trou « . On appelait ainsi un coin de berge que le pécheur aménageait en coupant les branches gênantes, en égalisant la terre au-dessus du niveau de l’eau de façon à pouvoir installer confortablement ses cannes et poser son siège pliant. Fernand NADAL qui, comme sa Sylvaine avait le sens commercial, en entretenait plusieurs qu’il réservait d’une année à l’autre à ses meilleurs et fidèles pensionnaires.
Fascinés par la rivière, les  » caussenards  » que nous étions étaient friands de ses produits. Mon père tenta plusieurs fois d’aller pécher avec une mouche qu’il faisait danser au bout de son bambou, depuis la barque. Après avoir laissé quelques hameçons dans les branches basses des arbres qui retombaient sur l’eau, il décida qu’il n’était pas fait pour cette activité et abandonna. Avec Guy nous avons essayé de braconner des écrevisses dans le ruisseau ou des anguilles dans le lot, qui en comportait encore quelques-unes. Pour cela je laissais faisander une tête de mouton dans un coin de la grange de mon Père. Quand elle était bien grouillante d’asticots et odorante, nous nous en servions comme appât dans des nasses ou des balances.
Le succès tardant à venir et mon Père ayant trouvé un moyen de nous approvisionner en poisson frais, j’abandonnais très vite. Les vacanciers qui allaient prendre leur quart à surveiller leur bouchon passaient devant notre maison quatre fois par jour. Ils s’approvisionnaient en gauloises, gitanes ou tabac gris et nous faisions connaissance. Comme ils ne pouvaient pas consommer les poissons qu’ils attrapaient, ils nous les laissaient et nous nous régalions de carpes arc-en-ciel ou autre menu fretin plein d’arêtes mais à la chair savoureuse et ferme.
Mon père avait beaucoup d’amis dans la commune. Le plus pittoresque était Antonin qui arrivait en criant  » Minonoum Davidou !  » et dont on percevait l’odeur fauve dés qu’il s’approchait à moins de trois mètres. Il jouait de la clarinette et avait eu, dans sa jeunesse un certain succès en animant seul des bals interdits pendant la guerre ou des mariages. Il travaillait comme journalier chez ceux qui le demandaient, … beaucoup au printemps et en été un peu en automne, rarement en hiver, saison au cours de laquelle il avait souvent faim et froid dans sa maison dont le toit laissait voir un trou parmi les tuiles rouges. Lui ayant demandé s’il ne pleuvait pas sur son lit, il me répondit qu’il l’avait poussé dans un coin de la pièce encore protégé par ce qui restait du toit.
Parfois, à la mauvaise saison mon Père avait pitié de lui et l’invitait à partager son repas. Antonin s’asseyait devant son couvert prenait l’assiette à soupe entre ses doigts sales et la reniflait avec bruit. Invariablement il décrétait « cô put lou fresqun !  » et d’un geste ample et circulaire de son coude il l’essuyait avec le revers de sa veste. Il était toujours de bonne humeur et colportait les nouvelles de chez l’un chez l’autre sans trop de discernement. Parce qu’il avait dit des choses qui ne plaisaient pas au Père Boussac, celui-çi l’avait menacé de faire tomber le rocher qui, quelques mètres plus haut, dominait sa maison. Antonin, qui était craintif, avait passé quelques nuits seul dans les coteaux avec sa clarinette et une bougie qui clignotait le soir tandis que parvenait la mélodie de quelque chanson démodée. Lorsqu’il eut soixante cinq ans il eut droit à une petite pension, partie de retraite ou fonds national de solidarité, qui lui permit de s’acheter un poste à transistor et de vivre enfin les plus belles et dernières années de sa vie.
Parmi les amis de mon Père il y avait aussi Mme et M. Montet. Ils s’échangeaient des services et tous les ans pour la fête de Caillac, qui avait lieu le premier dimanche après le quinze août, Mme Montet nous faisait un massepain, gâteau dont la tradition s’est perdue dans notre quercy. Ce jour là malgré la chaleur de l’été, mon Père allumait le four de la cuisinière pour cuire le rôti qui lui permettrait de recevoir la famille de son frère et celle de sa sœur. Je me souviens d’un été ou, bien qu’il n’ait pas fait anormalement chaud, les mouches avaient envahi la maison, malgré les pulvérisations de  » Fly-tox  » et les serpentins collants.
En ouvrant son four pour le nettoyer en prévision du rôti à cuire, mon Père eut la désagréable surprise d’y trouver … une tête de mouton qui datait de mes aventures piscicoles de juillet.
Les fêtes constituaient la seule occasion de nous divertir et de sortir car il n’y avait ni télévision ni boite de nuit. Leur cycle était immuable d’une année à l’autre : Il commençait par celles de Laroque des arcs ou Pradines et se terminait par celle de Luzech le huit septembre. Pour les amateurs il y avait, dans un genre plus authentique et sylvestre, la foire du Dégagnazés qui a lieu le neuf septembre. Nous nous y retrouvions le samedi soir, le dimanche en matinée et soirée. Les plus acharnés ou amoureux, sortaient aussi le lundi soir. Nous avions des mobylettes bleues et je garde la nostalgie des longues chevauchées en compagnie de mon grand copain Dédé, des pannes dans la campagne obscure, lorsqu’il fallait remettre la chaîne en place pour achever d’arriver au bal ou … siphonner du mélange dans un réservoir ami pour pouvoir revenir chez nous à trois heures du lundi matin. Dédé nous a quitté bien trop tôt hélas.
Le  » point d’orgue  » de nos vacances se situait lors de la fête de Caillac qui avait lieu, comme je l’ai déjà dit, au milieu de celles-ci. Tous les jeunes savaient danser et dés les premières mesures de l’accordéon ou du saxophone, les garçons invitaient leur cavalières que parfois ils arrachaient à la garde de la maman. Lorsque l’on avait fait connaissance, le garçon proposait une promenade hors de la lumières gênante des lampions. Chacun avait son  » truc « , plus ou moins original ou attractif. J’en connais un , dont par charité (bien ordonnée …) je tairai le prénom, qui proposait une promenade en barque sur le Lot. Les adultes que nous sommes devenus pourraient penser que ce  » truc « , qui avouons le, sentait fortement la préméditation, était voué à l’échec. L’aspect romantique de la proposition, l’emportait largement sur toute autre considération et, même les soirs de fête sans lune, le  » truc « , (qui ne faisait pas  » crac, boum hue  » comme celui de Dutronc) lui permettait de beaux succès auprès de caussenardes qui rêvaient de Venise et son grand canal ou de parisiennes libérées par l’ambiance des vacances.
Un dimanche soir de fêtes cependant, l’aventure faillit tourner au drame. La barque, mal calfeutrée prenait l’eau et la Juliette se rappelant à temps qu’elle ne savait pas nager exigea un retour précoce et peu glorieux pour son Roméo d’un soir qui en garde un souvenir fait plus de regrets que de frayeurs.
Le lundi de la fête était plus calme. L’après-midi avait lieu la traditionnelle course au canard sur le lot et après la fin du bal, vers les trois heures du mardi matin, Sylvaine servait le réveillon aux jeunes du comité. Les deux évènements étaient liés, comme on va le voir. Lors de mes vingt ans j’étais  » conscrit  » et donc membre de droit du comité des fêtes ou je retrouvais toute la bande de garçon et filles. Monsieur Singlande, seul adulte parmi nous, représentait, avec discrétion, la caution du conseil municipal. Sylvaine nous avait promis de nous préparer le traditionnel réveillon à condition que nous lui fournissions trois canards. Il fut assez facile de trouver auprès des Caillacois et nos familles cinq canards que nous devions lâcher lors de la course aux canards. Nous pensions récupérer facilement au moins les trois nécessaires à notre réveillon.
Quand nous apprîmes le lundi matin que les jeunes de Douelle avaient décidé de venir tenter leur chance l’après-midi, Guy décréta l’état d’urgence. A deux heures il semblait plus confiant mais ne voulait rien dire de plus que  » laissez moi faire ».
A cinq heures, sur la berge de la cale, la musique chauffait une foule de spectateurs insouciants qui nous applaudirent lorsque nous arrivâmes, derrière notre chef portant nos cinq volatiles qui semblaient bien décidés à éviter le réveillon. Voyant que nos voisins, en tenue de bain, s’apprêtaient nous disputer celui-ci, Guy, notre meilleur espoir au crawl, dit avec gravité :
– La situation est grave, faites pour le mieux, c’est moi qui lancerai les canards à l’eau quand j’atteindrai le milieu du lot avec la barque.
Stupéfaits de voir leur meilleur espoir renoncer à concourir, les Caillacois firent silence. Alors qu’il arrivait à une petite moitié de la largeur de la rivière, Guy posa les rames, détacha le premier canard et après avoir discrètement cogné la tète du volatile sur le fond de la barque il le lança vers l’un des nôtres qui s’empressa de l’attraper, avant qu’il ne coule comme un caillou, sous les applaudissements de la foule et les coups de cymbale des musiciens. Il en alla de même du second et des murmures commençaient enfler du côté de nos voisins. Le troisième canard me tomba dans les bras et j’eu l’adresse de lui éviter la noyade.
Après quoi, fier de la mission accomplie et en grand seigneur il détacha lentement les pattes du quatrième palmipède qu’il jeta, bien vivant, au milieu de la rivière après un baiser d’adieu sur la tète. Il y eut du spectacle et de l’imprévu car personne ne se doutait que le bestiau était capable d’établir des records d’apnée. Se débattant en laissant quelques plumes dans les mains avides des nageurs qui croyaient le tenir, il virait à quatre-vingt-dix degrés, plongeait et restait un long moment sous la surface tandis que nos concurrents se demandaient, pendant d’interminables secondes, quelle sorcellerie le faisait disparaître à droite alors qu’il réapparaissait en caquetant et battant furieusement des ailes à gauche de la barque. Bref, il réussit à gagner les joncs de la berge et fut perdu pour tout le monde. La musique joua  » de profoundis  » et Guy lança le dernier canard devant un jeune de Douelle qui eut tôt fait de l’attraper sous des salves d’applaudissements, dont une partie seulement lui étaient destinés.
L’honneur était sauf et Sylvaine, dont la buvette avait beaucoup travaillé cette année, nous prépara un bon réveillon.
Il n’y a plus de course au canard à Caillac, et la vie a dispersés la plupart de nous, André nous a quittés, mon Père repose dans le champ de Mr Pévré qui est devenu le nouveau cimetière ou tous ses amis l’ont accompagné une dernière fois en quatre vingt seize. A côté de sa maison de marbre se trouve celle des Montet. Lorsque je vais lui faire une visite, je pense que les vivants qui l’ont connu ont une pensée pour lui quand ils vont se recueillir auprès des leurs. Il est entouré des champs qu’il a travaillés et il surveille sa vigne qui est à quelques mètres de son caveau.
Je sais aussi que ceux qui ont fait leur vie hors de Caillac, Gervais, Nicole, Jean-Pierre, Guy, Jean, Suzy,… sont propriétaires, dans ce village, de souvenirs qui leur donnent droit, comme moi, à une double citoyenneté.
Bernard DAVIDOU réécrit en 02/2005
(premier texte en 96  » La double citoyenneté « ).

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